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L’année dernière, tandis que les «pays avancés» subissaient encore la crise économique, le Brésil est devenu la 6e puissance économique du monde, devant la Grande-Bretagne.

Les analystes estiment que cette année, il devrait ravir la cinquième place détenue par la France. Cette émergence est le résultat d’un redressement spectaculaire de cette nation, et notamment de l’action du président Luiz Ignacio Lula da Silva et des forces sociales et élites politiques, scientifiques et culturelles qui l’ont accompagné dans la conception et la mise en œuvre de son programme.
Cet effort admirable, quand on sait d’où revient ce pays, s’est concentré sur la question économique et sociale, mais il s’est aussi exercé sur la sphère culturelle en en faisant une alliée et un tremplin du changement global. Cela est visible dans plusieurs domaines et tout particulièrement dans celui du livre et de la lecture.

Le travail de recherche très intéressant d’un universitaire brésilien sur les bibliothèques privées et les pratiques de lecture dans le Brésil colonial a pu montrer que ce pays n’avait pas de grandes traditions en la matière. Au XVIe siècle, on ne comptait que peu de livres et on signalait comme un recordman, un certain Rafael Olivi, Italien installé à Ilhéus, dans l’Etat actuel de Bahia, qui possédait 27 livres. Au XVIIIe siècle, les bibliothèques privées se développent un peu et commencent à abriter des ouvrages de science et de littérature, sans affecter la domination des livres religieux. Au XIXe siècle, l’urbanisation attire dans les grandes villes naissantes des lettrés qui viennent travailler dans les administrations, les tribunaux ou les services.

L’exigence de la lecture chez ces catégories entraîne une plus grande présence du livre. Mais le livre et la lecture sont loin de se répandre dans la société où la pratique la plus courante reste la lecture à haute voix de livres à des groupes d’auditeurs se recrutant dans les classes aisées ou moyennes. Fondamentalement, le livre, bien que progressant, restera en position de faiblesse durant la première moitié du XXe siècle, malgré les progrès de la scolarisation qui connaîtra une avancée marquée qu’à la fin des années 90′ et au début des années 2000 avec le président Cardoso. C’est que le Brésil, pays immense de 8,5 millions de km² (près de 4 fois l’Algérie), avec plus de 185 millions d’habitants, a connu des disparités sociales énormes entre une infime partie richissime de la population et la grande majorité pauvre ou misérable.

Cette disparité est accrue par des déséquilibres régionaux terribles qui voient la moitié des richesses du pays concentrées sur 15% du territoire, soit la région du Sud-Est. A cela, s’ajoutait un déficit du budget public, un endettement extérieur lourd et un manque flagrant d’infrastructures et d’équipements sociaux parfois effroyable, comme en Amazonie. Dès son élection en 2003, le président Lula da Silva a placé la question culturelle, et notamment celle du livre et de la lecture, comme un élément important de sa politique globale. Il «a clairement exprimé sa volonté de créer les conditions nécessaires à l’accession des classes moyennes et défavorisées à la culture, et en particulier au livre, soulignant que la culture écrite et la lecture sont des instruments indispensables à l’époque contemporaine pour que l’individu développe pleinement ses capacités, à titre personnel et au sein de la collectivité.»

Deux moments importants ont matérialisé cette volonté. Le premier, en 2003, s’est traduit par l’adoption d’une Loi du Livre obligeant l’Etat fédéral, les Etats fédérés et les municipalités à consacrer une part de leur budget à l’entretien des bibliothèques et à l’acquisition de livres. Dans un deuxième temps, en 2006, le gouvernement a adopté le Plan national du livre et de la lecture (PNLL) en procédant parallèlement à la fusion du ministère de la Culture et du ministère de l’Education, en vue de «doter le Brésil d’une politique de lecture publique pérenne». Quatre objectifs principaux, correspondant à quatre étapes ont été retenus dans ce plan : «démocratiser l’accès au livre en implantant de nouvelles bibliothèques, en renforçant le réseau déjà existant et en poursuivant les campagnes de distribution de livres ; former des médiateurs et inciter à la lecture à travers des projets sociaux, des prix littéraires et l’informatisation du réseau ; valoriser la lecture par des campagnes de communication nationales et médiatiques ; enfin, développer la chaîne de production du livre grâce à des aides aux auteurs, éditeurs, libraires et distributeurs et promouvoir à l’extérieur la production brésilienne».

Ce programme impliquait 14 ministères, des organisations privées, et des organisations non gouvernementales. Le premier objectif, lié à la création de bibliothèques, s’est avéré bien difficile du fait des insuffisances et disparités. Le Brésil comptait environ 4000 bibliothèques sur son territoire et il lui fallait en avoir «au minimum 10 000 pour atteindre un niveau de couverture européen». Sur ces 4000 bibliothèques, un cinquième se localisait dans deux Etats du sud-est et 1000 communes en étaient dépourvues. De plus, les bibliothèques existantes ne disposaient souvent d’aucun moyen et se contentaient de dons de vieux livres. Cette situation perdurait malgré le programme «Une bibliothèque dans chaque commune» qui, en 1996, visait à doter 6000 communes. Ce projet réussit néanmoins à en créer 1000 et à en rénover 500.

La majorité de ces actions eurent lieu encore dans le Sud-Est, car le programme obligeait les communes, généralement pauvres, à fournir le local, le mobilier et payer les salariés, l’Etat fédéral leur allouant 10 000 euros pour le fonds initial. Toujours avant Lula, le ministère de l’Education distribuait aux écoles les livres scolaires et littéraires, touchant, en 1999, environ 36 000 établissements sur 170 000, dont seulement 49 000 disposant d’une bibliothèque. Cela a conduit en 2001 à changer de méthode par le biais du programme «Littérature dans ma maison» distribuant à 8,5 millions d’élèves, de 10 et 11 ans, des lots de 5 livres (recueil de poésie, nouvelle, conte, œuvre classique, pièce de théâtre ou livre de tradition populaire) qu’ils pouvaient emporter chez eux. Cette opération, qui concernait aussi les établissements formant les jeunes désirant reprendre leurs études, aurait coûté chaque année 14 millions d’euros. Elle a été remise en cause, entres autres raisons, du fait de la qualification insuffisante des enseignants pour accompagner la lecture des enfants, d’où un programme pour les sensibiliser eux-mêmes et les former à cette nouvelle tâche pédagogique.

Le gouvernement Lula a poursuivi le travail entrepris en introduisant des changements inspirés des expériences de certaines municipalités gérées par sa formation, le Parti des Travailleurs et surtout celle de Ribeiàro Preto, ville de 500 000 habitants dans l’Etat de Sao Paulo. En 2001, les élus de cette ville ont créé 80 bibliothèques, dotées chacune de 3000 livres neufs, avec comme objectif d’atteindre le ratio d’une bibliothèque pour 6000 habitants. Ces créations ont eu lieu dans les quartiers mais aussi les hôpitaux, les prisons, les associations, les syndicats, les églises… Ceci s’est accompagné de la naissance d’un Salon du Livre, devenu rapidement le 2e du pays, avec 300 000 visiteurs par an et autant de livres vendus. Cet événement périodique a dynamisé le goût de la lecture, d’autant qu’il est soutenu, tout au long de l’année, par d’innombrables manifestations littéraires, généralement abritées par les bibliothèques. En 2004, une enquête d’un cabinet privé a montré qu’à Ribeiàro Preto, l’indice de lecture est passé en trois ans de 1,8 (l’indice national) à 9,7 livres par an et par habitant. Durant l’enquête, un tiers des habitants lisait au moins un livre et 75% déclaraient aimer lire. Une révolution.

Cet exemple a beaucoup inspiré la politique du livre de Lula qui est poursuivie actuellement par sa remplaçante, Dilma Rousseff, membre de son parti et ancienne chef de son cabinet. Il s’agit de créer 1000 bibliothèques dans les communes qui en sont privées, de continuer la distribution des livres en fournissant près d’un million de livres par an aux Etats et un million d’autres, accompagnant les cestas basicas (lots de nourriture de base vendus à petit prix aux familles démunies ou distribués dans des cadres sociaux). Il s’agit aussi de multiplier les salons du livre locaux et de promouvoir le livre et la lecture dans les médias par des campagnes dans la presse et surtout à la télévision et à la radio.

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