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Le Pen, Sarkozy : pourquoi la question de l’avortement s’invite dans la présidentielle

Montrer les fœtus aux femmes juste avant leur avortement, c’est malheureusement dans la logique de la technologie, c’est une exacerbation de ce qui existe déjà : les échographies sont de plus en plus précoces et nombreuses, les médecins montrent les cœurs qui battent… Tout est fait pour “exposer” le corps de l’enfant à naître. Dans des centres d’IVG, en France, il arrive qu’on tourne les écrans pour montrer l’échographie à la femme qui va avorter.

En France, la question de l’avortement et de la contraception a fait son entrée dans la campagne à travers Marine Le Pen et sa critique de l’”avortement de confort”.

Nicolas Sarkozy a, lui, sous-entendu sur France Inter qu’il voulait subordonner l’utilisation de contraceptif chez les adolescentes à un accord parental. Or, depuis 1974, le planning a le droit de délivrer gratuitement et librement des contraceptifs aux mineures. En 2001, les médecins ont à leur tour acquis ce droit. Nicolas Sarkozy ne compte pas remettre en cause un droit qui a dix ans, mais un droit qui en a bientôt 40.

Une fois encore, face à l’annonce de Nicolas Sarkozy, les féministes utilisent l’humour : est-ce que les parents doivent vérifier et donner leur accord lorsque les ados achètent des préservatifs ? Les Américaines, de leur côté, posent la question du sperme. Faut-il interdire la masturbation ? Tout ce sperme gâché, tous ces bébés potentiels perdus… Je suis absolument partisane de l’utilisation de l’humour dans la question féministe. C’est une excellente pédagogie.

Que la question revienne sur la table au moment de la campagne n’est pas du tout étonnant. Déjà pour les présidentielles aux Etats-Unis, mais aussi au Brésil, et désormais en France… C’est partout pareil : la question de l’avortement est éminemment politique. Nicolas Sarkozy s’approche de la critique de l’avortement sans le dire : par le biais de la sexualité des adolescentes (dont le récent rapport d’Israël Nisand vient de souligner la place qu’y tient l’avortement), et surtout par le biais de l’autorité parentale, argument moralement très correct. Un peu hypocrite, non?

Meurtre de masse ou avancée des droits ?

Au centre de la question politique, il y a celle du biopouvoir, pensée depuis Michel Foucault, c’est à dire du pouvoir sur la vie des hommes (à la fois tuables et insacrifiables pour reprendre les termes de Giorgio Agamben). L’avortement et la contraception peuvent être compris comme du biopouvoir.

Notre siècle est le siècle des meurtres de masse et celui des avancées des droits de l’homme. Ainsi, pour les pro-vies, nous sommes des survivants de la contraception et de l’avortement, de la même manière qu’il y a des survivants des camps de concentration. Par ailleurs, le droit à disposer de son corps s’inspire de l’Habeas Corpus : “Notre corps nous appartient” (littéralement, “You should have the body”), dit le slogan féministe. Et l’Habeas Corpus (bill de 1679), c’est un droit civil, en amont, historiquement, des droits de l’homme.

Alors, l’avortement est-il un meurtre ou un droit individuel ? Est-ce que l’on tue en masse en empêchant des enfants de naître ou est-ce que le contrôle de la femme sur son corps est une expression “logique” d’un droit ?

Au centre de l’opposition entre meurtre et droit, il faut replacer la notion de désir. Le désir est le propre de l’homme et je ne parle pas ici de désir sexuel. Je désire un enfant. “Nous aurons les enfants que nous voulons”, disait le slogan; ce n’est plus la nature qui a le contrôle et qui décide pour nous. C’est cela qui a changé avec les droits de l’homme (ici de la femme !) : le sujet l’emporte sur la nature. L’enfant doit s’inscrire dans un projet parental. Le projet parental est le propre des humains.

Le “confort” qui cache la “douleur”

Mais la question est aussi à déconstruire quant au vocabulaire. Quand Marine Le Pen parle d’avortement “de confort”, de quoi parle-t-elle?

L’avortement est-il un événement important de la vie d’une femme ou bien est-ce une circonstance anodine, un moment d’histoire ? Je suis d’accord avec le médecin Israël Nisand qui se soucie des avortements d’adolescentes, mais je suis aussi d’accord avec les démographes qui tiennent cette position pour stigmatisante et avec beaucoup pour dire qu’il ne faut pas prendre l’avortement pour plus grave qu’il n’est. Pour ma part, je retiens de la polémique et des témoignages que l’accueil des femmes devant avorter, en France, manque bien de tout “confort” !

Reprenons le vocabulaire : le mot “confort” est assez stupide. Et j’ai tout à coup une association d’idées. Il me donne, en effet, l’impression d’en cacher un autre, celui de “douleur”; et je me souviens que la Bible dit : “Tu enfanteras dans la douleur”. Je me permets donc, ici, de relier la question de l’avortement à celle de l’accouchement avec ou sans douleur.

Quand Marine Le Pen parle de “confort”, se cache en fait le débat sur la douleur. La racine du problème, c’est cette question religieuse non-liquidée : le poids, la charge pesant sur la femme autour de la douleur. “Tu enfanteras dans la douleur”, dit la Bible. La question du “confort” n’est donc qu’un écran de fumée pour nous reparler d’une nécessaire douleur.

Ce sont les racines judéo-chrétiennes qui sont convoquées : après l’accouchement sans douleur, l’avortement de confort ! Mais où va la femme libérée de tout péché ? Délivrée de la douleur, nous n’aurions pas droit au confort ?

Un droit réversible


In fine, nous nous rendons bien compte que, de Sarkozy à Le Pen, ce droit des femmes n’est jamais acquis.

C’est un droit réversible, menace à prendre au sérieux. Les arguments de Marine Le Pen sont nourris d’une histoire profonde. Quand elle dit ne pas vouloir attaquer l’avortement elle le fait subrepticement, par exemple en se nourrissant de l’histoire ancienne, des arguments de la loi de 1920 dénonçant contraception et avortement, et qui, surtout, interdisait toute propagande anticonceptionnelle.

Je rappelle que la loi (2001) instaurant une éducation sexuelle à l’école, primaire et secondaire, est quasi lettre morte. La journaliste du “Monde” Sandrine Blanchard parle d’un « insupportable débat », et pourtant il est là ce débat. Ségolène Royal avait fait preuve d’un vrai courage politique en autorisant les infirmières de lycée à distribuer des pilules du lendemain…

Une remarque finale : la question ne sera réglée que lorsqu’on arrivera à réfléchir sur la symétrie. Où est le géniteur dans tout cela ? Tout le poids pèse sur les femmes, on le sait. Où sont les hommes, question récurrente… Finalement, les Américaines ont raison de remettre la question de la masturbation (et des spermatozoïdes perdus !) sur le tapis !

Par: Geneviève Fraisse sur Le Plus

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