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Claude Lévi-Strauss, photographe, cinéaste méconnu

Ceux qui ont lu Tristes tropiques dans la magnifique collection Terre humaine (Plon) le savent, Claude Lévi-Strauss avait pris beaucoup de photos pendant ses expéditions au Brésil.

Un échantillon de 46 clichés, appartenant à ce fonds photographique déposé au musée du Quai Branly, est présenté à la Gallery Defacto, à La Défense, jusqu’au 27 avril (2, esplanade du Général De Gaulle, Courbevoie, du lundi au samedi de 11h30 à 19h30).

Pour l’ethnologue français, qui faisait ses premières expériences de terrain entre 1935 et 1939, ces photos étaient un aide mémoire, un complément utile de son carnet de notes. A l’époque, le recours à l’appareil photo n’était pas exceptionnel, même si artistes et scientifiques avaient tendance à se regarder en chiens de faïence. Au Brésil, c’était moins courant qu’au Mexique.

Ce qu’on sait moins, c’est que Claude Lévi-Strauss a également utilisé la caméra pour filmer cinq courts métrages chez les indigènes Caduveo et les Bororo, ainsi qu’une fête religieuse à Mogi das Cruzes (Etat de São Paulo). Ces petits films étaient tournés en collaboration avec son épouse Dina Lévi-Strauss, qui avait d’ailleurs à l’occasion emprunté aussi la Leica.

La publication de Tristes tropiques date de 1955. Alors que les photos ont illustré le récit de cet auteur paradoxal, qui haïssait soi-disant les voyages et les explorateurs, les films sont restés à São Paulo, longtemps oubliés, mais heureusement conservés à la Cinémathèque brésilienne.

« Tels que je me souviens d’eux, ils n’ont d’autre valeur que sentimentale », écrivait Lévi-Strauss, lorsqu’il apprit l’exhumation des courts métrages. La première fois qu’ils ont été montrés en France, au festival Cinéma du Réel en 1987, ces documentaires étaient insérés dans un courant de cinéma ethnographique remontant aux expéditions du maréchal Rondon, aux frontières du Brésil, dans les années 1910 et 1920.

La sensibilité des époux Lévi-Strauss à l’image était sans doute stimulée par leurs liens avec l’écrivain brésilien Mario de Andrade, chef de file du mouvement moderniste de 1922, qui était à la tête du Département municipal de culture de São Paulo, producteur des cinq courts métrages. « Touriste apprenti », comme il se dénommait lui-même, ethnographe amateur et conservateur éclairé des traditions populaires, Mario de Andrade était aussi photographe et cinéphile.

En 1936, l’anthropologue brésilien Edgar Roquette-Pinto avait fondé l’Institut national du cinéma éducatif (INCE) et en avait confié la production à Humberto Mauro, le principal réalisateur de l’époque.

Cette initiative correspondait à la phase d’institutionnalisation du modernisme, qui s’est traduite par la construction du ministère de l’éducation à Rio de Janeiro, la création d’organismes chargés du livre et du théâtre, la fondation d’universités publiques à Rio et à São Paulo. Cette dernière, la fameuse USP, était justement responsable du séjour de Lévi-Strauss au Brésil.

La disparition ou l’assimilation des populations étudiées par le futur théoricien de l’anthropologie structurale, ont démultiplié l’intérêt des images fixes et en mouvement qu’il a prises, aussi imprégnées soient-elles de valeurs « sentimentales ». C’est le propre de la photographie et du cinéma de mettre en forme la subjectivité du regard, malgré la vieille illusion positiviste d’effectuer un simple registre de la réalité.

Le temps confère aux images une puissante capacité d’évocation, elle en fait un moteur de nostalgie, un condensé de « saudades » comme diraient les Brésiliens. [Plus de info: Le Monde]